
Le 28 juillet 1892, M. Gourhant, recteur de Bonen, baptise une petite fille, Marie Philomène Cadoret dite Philoména, née le jour même à Ker Sioul (le village tranquille). Elle fera parler d’elle sous le nom de « Koulmig Arvor » (la petite colombe d’Arvor). Fille de François Marie Cadoret et de Françoise Serrec, elle a pour parrain Armand Le Garrec et pour marraine Marie Catudal. Couturière de métier, la jeune fille aime écrire des chansons bretonnes.
A dix sept ans, elle obtient le prix régional de la poésie de « Kroaz ar Vretoned ». On lui doit « Bleuniou a Garantez » (fleurs d’amour) et « Yann ar Burzudou » (Jean des merveilles), des ouvrages d’une quarantaine de pages, ainsi que les cantiques de Bonen « Itron Varia Porjou » et de Locmaria « Itron Varia Gaudin ».
Son recueil « Mouez Ménéou Kerné » (la voix des monts de Cornouaille) qui contient plus d’une cinquantaine de chansons, est publié en 1912.

En 1917, elle épouse Joseph Velly qui meurt en 1919, à l’âge de trente et un ans. Elle met au monde une petite fille, Thérèse Marie, en avril.
Une publication du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier « La Semaine Religieuse » relate les cérémonies qui ont eu lieu en son honneur, en 1927, à Bonen. « Les nuages étaient descendus si bas, si bas, que la poétique terre de Cornouaille semblait toucher le ciel… ; les autos filaient à toute allure, gravissaient une verdoyante colline et se trouvaient bientôt devant le clocher effilé de Bonen. C’est sur les flancs de cette colline, dans une maison sans étage où grimpe une vigne noueuse, à l’ombre de ce clocher de granit, qu’est née la grande poétesse bretonne, c’est là qu’elle puisa les deux amours que chanta son âme vibrante et douce : celui de son Dieu, celui du sol natal ; c’est là qu’elle termina, à 31 ans sur l’agonie de son jeune foyer, le dernier chant de sa vie.
La matinée de cette journée bretonne se passa tout entière dans ce cadre intime et attachant où l’on rencontrait partout son souvenir…
Mais c’est à « Ker Zioul » surtout que son âme nous parla ; ici dans cette humble maisonnette dont une statuette de la Vierge orne l’entrée, tout, même la pierre prend une voix pour la faire revivre, pour la faire sourire, pour la faire chanter. L’assemblée de prêtres et de fidèles qui remplissait tout à l’heure l’église y avait conservé le même recueillement, unie à MM. Jaffrenou, Boscher, Even, D’Herbais, Millaerdi, Le Doze, Cocaign, dans le deuil, autour du père, de la mère, du frère, de la sœur et de la parenté de Philoména Cadoret. Devant cet auditoire, M. l’abbé Cadre, qui avait été longtemps le pasteur et le guide éclairé de la poétesse, la fit revivre devant nous dans un breton si beau et si profondément senti, qu’il nous arracha des larmes… Pendant ce temps une plaque commémorative apparaissait sur le mur, près de la porte d’entrée, avec cette inscription :
En Envor da Philomena Cadoret
Barzez, Koulmig Arvor
Oberourez « Mouez Meneou Kerne »
Ganet ha Marvet en Ti Man
1892-1923
Et devant cet hommage de la Bretagne à l’humble cornouaillaise, le barde « Ar Yeoder » laissa chanter son cœur dans une poésie d’une élévation et d’une tendresse saisissantes.
Un vin d’honneur fut alors servi ; après quoi, bicyclettes et autos prirent la direction de Rostrenen.
Voici Rostrenen, et le lieu où près de son mari et de son jeune enfant, Philomène repose sous les bras de la croix. Chacun se recueille dans une fervente prière. Alors, devant cette tombe glacée, M. l’abbé Cocaign dégage avec émotion les leçons de cette vie si tôt moissonnée, puis avec une poignante et sublime éloquence, il nous pose la question du Seigneur au prophète jadis : « Penses-tu que ces os puissent revivre ? » Ils revivront car nous marcherons sur ses traces, car nous garderons sa foi, sa langue, son costume et les traditions du pays qu’elle aimait.
Un repas bien servi nous réunit ensuite chez M. Allain, où M. le Curé de Rostrenen, président de la fête, nous rappela les gloires incomparables de la Bretagne. M.M. Even et Taldir, eurent aussi quelques paroles bien senties et très goûtées…Mais au collège de Campostal, la foule s’agitait dans l’attente du cortège…Bientôt il s’ébranle majestueusement, grossi à chaque instant comme un fleuve en sa course ; il arriva à la salle des fêtes, après avoir fait admirer l’élégante beauté des costumes du pays. La salle débordait ; l’organisateur, M. Noël, était content, les artistes aussi car ils allaient se trouver à l’aise devant une si aimable assistance. Captivante après-midi où trois troupes de choix firent assaut des plus belles qualités du terroir ; dans les pièces de théâtre où Bonen excella par la finesse de l’observation et le naturel du débit, où Plounévez nous exhiba quelques acteurs d’un véritable talent ; dans les monologues, où Jean Cadoret, le sympathique frère de Philomène nous donna le fou rire …Mais nous eûmes aussi des chants dont plusieurs choisis dans le recueil de « Koulmig » et qui charmèrent l’assistance. Nos oreilles sont encore délicieusement remplies des échos de la troupe de Bonen, merveilleux de justesse et de naïve douceur, surtout dans « Loézaîk » ; de celle de Plounévez, souple et nuancée à la perfection ; de celle plus imposante de Rostrenen, enthousiasmante de force, de grâce et d’aisance dans deux chants à quatre voix, dont le « Kousk » surtout fut applaudi. Alors, après une causerie tour à tour pathétique et charmante du barde « Ar Yeodet », ce fut l’apothéose, une vision de la Bretagne en Paradis avec cette noble devise : » Kentoc’h mervel »…et le chant du « Sao » par l’assistance. Mais n’avait-elle pas été tout entière une apothéose de la grande « Koulmig Arvor » cette fête, dont la matinée nous avait dit la pieuse intimité de son âme, l’après-midi, la merveilleuse expansion de son amour du pays ? »
Aux côtés des plus grands
A l’occasion d’une cérémonie en l’honneur de Lise Bellec, conteuse, inhumée au cimetière de Penvénan, Philoména Cadoret a su toucher le cœur des plus grands auteurs bretons. Augustin Hamon, Anatole Le Braz, Léon Durocher, Charles Le Goffic, François Vallée, se sont émus en entendant l’hommage chanté par Philoména.
Une stèle à l’ombre de l’église de Bonen
En 1973, une stèle a été érigée, au pied de l’église Saint-Claude de Bonen, à l’occasion des fêtes qui ont marqué le cinquantième anniversaire de la mort de Philomèna Cadoret. L’abbé Yvon Motreff, Martial Pezennec et le comité des fêtes de Bonen, présidé alors par Victor Fanic sont à l’initiative de ces fêtes qui furent grandioses. Messe en breton, chants, danses, jeux traditionnels, rien ne manquait à la tradition pour rappeler le souvenir de celle qui a toujours chanté son pays. Tinaïg Lucia et Lomig Doniou, qui ont popularisé les chants écrits par Philoméma, lui ont rendu un vibrant hommage.

A Philoména
Toi qui as si bien su chanter ton beau pays
Douce Philoména, Colombe de l’Armor
Ton langage breton en tendres poésies
Est pour nous, bretonnants, le plus grand des trésors
Ton langage breton qui charme mes oreilles
C’est ton génie puissant qui coule avec amour
Tantôt nous attendrit, tantôt nous émerveille
Les rires et les pleurs reviennent tout à tour
Sans jamais se lasser on relit tes complaintes
Car tu les as cousues d’un fil de diamant pur
Et les jours passeront, amie soit donc sans crainte
Tes beaux chants immortels vibreront dans l’azur
Apprenant à nos fils belles et nobles choses
A aimer cette terre où dorment nos aïeux
Près de nos fleurs d’ajonc plus belles que les roses
Au pays où résonne encore la voix de dieu
Merci Philoména mais hélas c’est trop peu
Car je voudrais pour toi, fille du vieux Bonen
Sculpter dans le granit en beau tablier bleu
Ta silhouette aimée avec sa coueffe guen
Oh ! Que chaque breton et fille de Kerné
Lèguent à leurs enfants ton langage divin
Pour qu’ils puissent chanter le soir à la veillée
Le chant des minious aux merveilleux refrains
Poème écrit par Frédéric Le Bonhomme, de Kergrist-Moëlou, en hommage à Philoména Cadoret

