En 1800, le désordre était à son comble dans les Côtes-du-Nord. Dans les campagnes le banditisme était devenu une véritable profession, pratiquée par des déserteurs, des forçats évadés, des paysans ruinés par la guerre… Ils faisaient main basse sur tout, arrêtaient des diligences pour les piller. Les quelques chouans irréductibles accusés de ces méfaits s’en défendaient. La chouannerie avait mis bas les armes. Ceux qui avaient refusé l’amnistie, s’abstenaient de tout acte d’hostilité, mais ne cachaient pas leur intention de recommencer la guerre à la première occasion favorable. Parmi eux un certain Debar, qui sévissait dans la Région de Rostrenen.
A la fin de l’été, après un séjour à Bothoa il a parcouru le sud de l’arrondissement de Guingamp : Peumerit, Plounévez-Quintin, Kergrist, Glomel, Paule, Plévin, Maël-Carhaix, Trébrivan, pour y lever des recrues mais sans y parvenir. « Les campagnes, écrit le sous-préfet, détestent sincèrement ce parti et refusent à prendre aucune part à ces nouveaux troubles ».
La principale recrue de Debar est Guezno-Pénanster un ancien camarade qui s’est décidé à le suivre et à reprendre les armes. Avec des déserteurs, nombreux dans la région, deux de ses anciens lieutenants, Sans-Souci et Le Corre, dit Desroses, tous deux de Maël-Carhaix, ont constitué une petite troupe d’une vingtaine d’hommes au plus, y compris un petit bossu aux jambes cagneuses, Yves Le Noan, également de Maël-Carhaix, plus connu sous le nom de Bonaparte, qui leur sert de factotum.
Le 14 décembre, Sans-Souci a notifié au maire de Kergrist l’ordre du général Georges interdisant aux jeunes gens de contracter mariage sous peine d’être fusillés et menaçant de la même peine les officiers d’état civil.
Sa troupe rassemblée au Penker, en Plounévez-Quintin, pour organiser un mauvais coup, ne tardait pas à en trouver l’occasion.
Les percepteurs en mission
Dans la petite ville voisine de Rostrenen, on parlais beaucoup à ce moment du prochain voyage à Guingamp du percepteur en exercice et de ses deux prédécesseurs, convoqués par le sous-préfet pour l’apurement de leurs comptes.
Au lever du jour, le 27 décembre, le percepteur en exercice Bienfait, partait à cheval de Rostrenen. Il était accompagné d’un employé aux barrières, Crespin, qui portait dans sa valise une partie de ses fonds et des deux anciens percepteurs Boullain, président du district pendant la terreur, prêtre marié, maintenant instituteur public, et Jean-Marie Donniou, ex officier des volontaires de 1792, acquéreur du séminaire de Plouguernével. Voyageant au pas, ils atteignirent Kergrist vers neuf heures et demie, où leur caravane se grossit de deux autres cavaliers : un cultivateur de Glomel, François Berricot, et le notaire Le Duigou, maire de Mellionnec, qui eux aussi se rendaient au chef-lieu.
Guet-apens
Un peu plus d’une heure après, ils avaient dépassé Saint-Nicodème, et se trouvaient près du village du Croissant, quand bondissant des talus qui les cachaient, des faux militaires au nombre d’une quinzaine entouraient les voyageurs arrêtés sur la route : « Pied à terre, crie Sans-Souci, les percepteurs et les fonds du gouvernement remettez vos bordereaux à monsieur Desroses que voici. » Sans-Souci jette en breton un ordre bref : « Cordennou, (1) Bonaparte ». Le bossu et ses compagnons s’empressent de défaire les licous des chevaux et les courroies des selles, et s’en servent pour ligoter Boullain et Donniou ensemble et Bienfait à part. Celui-ci se sent perdu et implore la pitié du brigand : « En grâce monsieur Sans-Souci, laissez-moi la vie, j’ai encore des fonds dans le porte-manteau de mon camarade que voici » dit-il en montrant Le Duigou. Traité de scélérat, le notaire est fouillé, son porte-manteau vidé des rouleaux d’écus qu’il renferme et qui vont s’ajouter à ceux que Bonaparte emporte dans les valises : dix milles francs au moins, peut-être davantage.
Sans perdre de temps Sans-Souci ordonne : « Que ceux qui ne sont pas percepteurs remontent à cheval et repartent immédiatement pour Guingamp. Et surtout silence ou nous nous retrouverons » Sans se faire prier Crespin, Le Duigou et Berricot sautent en selle et s’éloignent aussi rapidement que le permet l’état du chemin, mais ces deux derniers, au premier carrefour, quittent résolument la route de Guingamp. Ils lancent leurs montures au galop vers Callac, où entre midi et une heure ils jettent l’alarme. Sous la conduite du commandant de la place les gendarmes, renforcés par douze hommes du cantonnement, partent immédiatement pour Saint-Nicodème. A trois heures, ils sont au Croissant. Malgré leur diligence, c’est trop tard, les chouans ont disparu avec leurs prisonniers sans laisser de trace. Dans le village, on n’a rien vu, rien entendu.
Longtemps à Rostrenen les familles attendront le retour des prisonniers.
Les gendarmes de Callac sans se lasser, poursuivront leurs recherches. Les langues se déliant, ils finissaient, le 2 février par découvrir les fossoyeurs que les chouans avaient forcés à ensevelir les trois percepteurs assassinés à deux pas du lieu de leur arrestation.
Sources : article « Les derniers chouans » de la revue « Bretagne » (octobre 1937) qui a publié des extraits des Mémoires de la Société d’Emulation des Côtes du Nord)
(1) des cordes